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Par Yani Saïd Ammar, (Février 2026)
Mots clés : Amazigh ; Amaziɣ ; Imaziɣen ; Tamaziɣt ; ethnonyme ; Mazices ; Maxyes ; MZƔ ; noblesse ; homme libre ; toponymie ; onomastique ; Afrique du Nord ; identité berbère
Plan
L’histoire d’un nom
1.1. Les Maxyes de la Libye antique (Hérodote)
1.2. Des Mazyes aux Mazices : les formes gréco-latines
1.3. Les inscriptions libyques MSK
1.4. Synthèse pour l’Antiquité
1.5. Échos médiévaux du nom : de Mazigh à awal amazigh et tamaziɣt
Du texte au terrain : le mot dans les langues, les groupes et les lieux
2.1. Le monde touarègue
2.2. Ghadamès
2.3. Adrar Infusen / Djebel Nefoussa
2.4. Qalɛat es-Sened / le village de Sened
2.5. Djerba
2.6. Le Rif
2.7. Ifeyyey / Figuig
2.8. Maroc central
2.9. Le Sous
2.10. Tigurarin / Gourara
2.11. L’Aurès
2.12. La Kabylie
Carte de la répartition du mot Amazigh d’après nos recherches
Le sens de Amazigh : racine, valeurs et glissements
3.1. Ce que “MZƔ” semble porter
3.1.1. Un noyau : « appartenance » avant “définition”
3.1.2. L’attestation externe : Mazices/Maxyes comme “miroir phonétique”
3.2. Un faisceau sémantique : libre, noble, “blanc” (et pourquoi)
3.2.1. De “membre du groupe” à “homme libre/noble”
3.2.2. Le proverbe d’Aznag : amaziɣ = “blanc”, ismg = “noir” (servile)
3.2.3. Amazigh / Akli / ismg : systèmes d’oppositions (Touarègues, Kabylie)
3.3. Racine MZƔ : que “signifie-t-elle”, au sens strict ?
3.3.1. Racine comme “étymon lexical”
3.3.2. Racine comme “morphème identitaire”
3.3.3. Racine comme “trace afroasiatique ancienne”
3.4. Le lien avec la blancheur (sans essentialiser)
3.4.1. Blancheur 1 : une catégorie statutaire (libre / non-esclave)
3.4.2. Blancheur 2 : une idéologie de noblesse (lignée, honneur, “bonne souche”)
3.4.3. Blancheur 3 : la lecture racialisée moderne (à éviter comme clé unique)
3.5. Conclusion opérationnelle
Conclusion
Bibliographie
Texte intégral
Parler du « monde amazigh » sans interroger le mot Amazigh (nous utiliserons l’orthographe « Amazigh » en français et utiliserons les formes « Amaziɣ » lorsque nous citons la langue elle même) lui‑même, c’est commencer l’histoire au milieu de la phrase. Ce terme, aujourd’hui largement revendiqué, est à la fois un nom, un programme et un symbole. Il circule dans les discours militants, dans les travaux scientifiques, dans la toponymie et l’onomastique, mais sa trajectoire est souvent réduite à quelques formules simplificatrices : « homme libre », « auto‑désignation ancestrale », etc.
Cette étude propose de revenir au mot lui‑même, à sa vie dans le temps et dans l’espace. Il ne s’agit pas de trancher définitivement toutes les questions étymologiques – qui restent, pour partie, ouvertes – mais de montrer, de manière claire et sourcée, où ce nom apparaît, qui l’emploie, et pour désigner qui. Autrement dit : de suivre la piste d’Amazigh et de sa racine (Imaziɣen, formes anciennes apparentées) depuis les attestations anciennes jusqu’aux usages contemporains.
L’objectif est double. D’une part, montrer que le mot n’est pas une invention récente surgie ex nihilo, mais qu’il s’inscrit dans une histoire longue, complexe, où se croisent regards externes et auto‑désignations. D’autre part, mettre en lumière la quasi pan‑présence de ce nom et de ses dérivés dans l’Afrique du Nord amazighe, à travers les langues, les noms de personnes, les noms de groupes et certains noms de lieux.
Ce dossier s’adresse autant à celles et ceux qui souhaitent renouer avec leurs racines amazighes qu’aux lecteurs curieux de comprendre, sans slogans ni folklore, ce que recouvre réellement ce mot qui, aujourd’hui, condense tant d’enjeux identitaires.
L’histoire d’un nom
L’une des façons d’aborder l’ancienneté du nom Amazigh est de partir des exonymes antiques, c’est‑à‑dire des noms donnés aux populations amazighes par des auteurs grecs, latins ou égyptiens. On y rencontre toute une famille de formes : Maxyes, Mazyes, Mazices, Mazaces, Mazikes, Mazazaces, etc., que la recherche moderne rapproche de l’auto‑ethnonyme amazigh Imaziɣen (sg. Amaziɣ).
Les Maxyes de la Libye antique (Hérodote)
Chez Hérodote (Ve siècle av. n. è.), dans le Livre IV de ses Histoires consacré à la Libye, on trouve la mention des Maxyes (Μάξυες), installés à l’ouest du fleuve Triton, dans la région correspondant grosso modo au sud‑est de la Tunisie actuelle. Hérodote les présente comme des « Libyens laboureurs » ayant des maisons, avec des coutumes spécifiques (par exemple, laisser pousser les cheveux d’un côté seulement), qu’il distingue d’autres peuples libyens plus nomades.
Les notices modernes sur les Maxyes soulignent le rapprochement entre Maxyes et les formes plus tardives Mazyes / Mazices, et discutent l’hypothèse d’un lien avec l’ethnonyme amazigh. L’Encyclopédie berbère (article « Mazices, Mazaces ») rappelle que les Maxyes d’Hérodote sont généralement tenus pour l’un des plus anciens témoignages écrits sur des populations berbères, même si l’équivalence directe avec Imaziɣen reste une reconstruction.
Des Mazyes aux Mazices : les formes gréco‑latines
Un peu plus tard, chez d’autres auteurs grecs, on voit apparaître la forme Mazyes, interprétée comme une autre transcription du même ethnonyme que les Maxyes d’Hérodote. Les auteurs latins, eux, emploient surtout Mazices (et ses variantes) pour désigner des populations autochtones d’Afrique du Nord.
Les notices de synthèse modernes résument ainsi la situation : « Les Mazices sont des berbères d’Afrique du Nord qui apparaissent dans les sources grecques et latines classiques et tardives ; les nombreuses variantes du nom (Maxyes, Mazyes, Mazaces, Mazikes, Mazazaces, etc.) sont dérivées de l’auto‑ethnonyme berbère Imaziɣen (sg. Amaziɣ). »
Dans la documentation tardive, les Mazices sont mentionnés aux côtés des Mauri, des Gaetuli et des Afri, c’est‑à‑dire clairement comme une composante des peuples autochtones d’Afrique du Nord. Par exemple, la Chronique dite de Pseudo‑Hippolyte place les Mazices au même rang que les Maures, Gétules et Afri, ce qui montre que pour ces auteurs, « Mazices » est un ethnonyme majeur du Maghreb.
Des sources tardives rapportent des incursions des Mazices en Cyrénaïque et dans les déserts égyptiens, ce qui confirme leur localisation nord‑africaine et leur identification comme groupes berbères.
Les inscriptions libyques MSK
Plusieurs inscriptions libyques répertoriées dans le Recueil des Inscriptions Libyques (RIL), en particulier les inscriptions RIL 191, 192, 353 et 793, présentent la séquence consonantique MSK. Cette récurrence mérite une attention particulière dans le cadre de l’étude des ethnonymes nord-africains anciens et de leur éventuelle continuité jusqu’aux appellations amazighes historiques et modernes.
La séquence MSK, attestée en écriture libyque, pourrait représenter une forme endogène ou abrégée de cet ethnonyme, parallèle aux transcriptions exogènes gréco-latines. Dans cette perspective, MSK serait à mettre en relation avec le radical MZƔ / MZG. Le passage de s à z ou inversement, ainsi que les alternances k / g / x, sont des phénomènes bien attestés dans l’histoire des langues afro-asiatiques et dans les processus de transcription antique.
Toutefois, en l’état actuel des données, cette relation ne peut être considérée que comme une hypothèse raisonnable, fondée sur des convergences formelles, contextuelles et géographiques, mais non comme une démonstration définitive. Les inscriptions libyques restent souvent brèves et dépourvues de contexte explicite, ce qui limite les possibilités d’interprétation assurée. Néanmoins, la présence répétée de MSK dans plusieurs inscriptions distinctes renforce l’idée qu’il s’agit d’un nom significatif, possiblement ethnonymique, et non d’une simple coïncidence graphique.
Ainsi, l’ensemble formé par les attestations libyques MSK et les ethnonymes antiques Masikes / Maxyes / Mazices constitue un dossier cohérent qui plaide en faveur d’une continuité onomastique amazighe sur la longue durée, tout en appelant à la prudence méthodologique et à de futures recherches épigraphiques et linguistiques plus approfondies.



Figure 1 : Les RIL 191, 192, 353 avec le nom MSK
Synthèse pour l’Antiquité
Les travaux récents de vulgarisation savante sur « l’origine et l’étymologie du mot Amazigh » résument souvent l’hypothèse dominante ainsi : le vocable Amazigh serait la continuation endogène d’un ethnonyme ancien attesté dans les sources romaines sous la forme Mazices, nom donné à une population d’Afrique du Nord non romanisée, aux côtés des Maures et des Gétules. Autrement dit, avant même que les Amazighs ne puissent imposer eux‑mêmes leur auto‑désignation dans les textes, on voit déjà, chez les auteurs grecs, latins et égyptiens, une famille de noms qui semble refléter le même ethnonyme.
Échos médiévaux du nom : de Mazigh à awal amazigh et tamaziɣt
Entre l’Antiquité et l’époque contemporaine, la racine du nom Amazigh réapparaît à plusieurs reprises dans les sources médiévales et modernes précoces. On voit se succéder, sur près de quatre siècles, des mentions qui touchent à la fois au nom du peuple, à celui de la langue et à la lexicographie amazighe.
Le premier jalon de cette séquence est Ibn Khaldoun (m. 1406). Dans le livre de son Kitāb al‑ʿIbar consacré à l’histoire des Berbères, rédigé à la fin du XIVᵉ siècle, il rapporte des généalogies où les Berbères sont donnés comme descendants d’un ancêtre éponyme nommé Mazīgh : « Les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé. Leur aïeul se nommait Mazīgh… » ; ailleurs, il mentionne « Berber, fils de Temla, fils de Mazīgh, fils de Canaan… ». Même si ces filiations relèvent du schéma biblique habituel, elles montrent qu’au XIVᵉ siècle, un historien maghrébin de premier plan pense l’origine des Berbères à partir d’un nom construit sur la même racine MZƔ/MZY que Amazigh. Les études modernes sur les noms des Berbères citent systématiquement ce Mazigh d’Ibn Khaldoun comme témoin d’une mémoire savante où cette racine reste attachée au peuple berbère.
Un peu plus tôt dans le temps linguistique – mais connu par des copies plus tardives –, on trouve un autre témoin majeur : le lexique arabo‑amazigh d’Ibn Tunart, le Kitāb al‑asmāʾ (« Livre des noms »). Ibn Tunart, né en 1085 et mort en 1172, compose ce dictionnaire vers 1145–1146, ce qui en fait l’un des plus anciens lexiques bilingues amazigh‑arabe connus. Le manuscrit original est du XIIᵉ siècle, tandis que les copies conservées sont plus tardives (la plus ancienne copie datée est de 1549). La numérisation réalisée par le Centre de recherche berbère montre un vocabulaire largement chleuh, avec des éléments d’autres régions amazighophones.
Parmi les entrées figure une forme amazix, graphie médiévale correspondant à Amaziɣ, glosée en arabe par des expressions qui renvoient à la condition d’« homme libre, de condition libre, non esclave, homme blanc ». Autrement dit, dans ce lexique médiéval, amazix ne désigne pas seulement un groupe ethnique abstrait : il qualifie un statut social et symbolique de liberté et de non‑servitude. Le fait que ce mot apparaisse comme entrée de dictionnaire, accompagné de ces gloses, montre qu’il circulait déjà comme terme identifié et chargé de valeur, suffisamment stabilisé pour être consigné et traduit.
À la même aire culturelle, mais sur un autre type de texte, se rattache le Kitāb al‑Barbariyya. Il s’agit d’un commentaire ibadite en berbère sur la Mudawwana d’Abū Ġānim, dont la composition est généralement située à la fin du XIIᵉ siècle (XIIᵉ–XIIIᵉ), même si le grand manuscrit que nous possédons aujourd’hui (Bn Tunis Or. 2550) est une copie tardive, recopiée entre 1790 et 1838, avec un index daté de 1867.
Ce texte mêle un discours en arabe et des segments amazighs qui commentent ou illustrent le propos juridique. Les analyses récentes y relèvent des phrases métalinguistiques où l’auteur oppose explicitement l’arabe et la langue vernaculaire en employant le terme tamaziɣt (« tamazight »), dans des formulations du type nwan taserɣint aǧ tamaziɣt wel yeḥnit « qu’il dise en arabe ou en tamazight, il n’a pas parjuré » : la langue amazighe est ainsi nommée comme telle et distinguée clairement de l’arabe dans un contexte savant médiéval. Ce simple fait – voir tamaziɣt désigner la langue dans un texte religieux – indique qu’au moins une partie des lettrés ibadites concevaient déjà « tamazight » comme nom de langue propre.
Au début du XVIᵉ siècle, un quatrième jalon ferme cette séquence : la Description de l’Afrique de Léon l’Africain (al‑Ḥasan al‑Wazzān), rédigée vers 1526. Décrivant les populations du Maghreb, il explique qu’elles possèdent chacune leurs parlers, mais qu’elles partagent une langue commune qu’elles appellent awal amazigh, qu’il rend en latin par sermo nobilis, « noble langage ». Des analyses linguistiques récentes ont montré que cette traduction a joué un rôle important dans la diffusion de l’équivalence « amazigh = noble / libre » chez les érudits européens, puis dans certains discours identitaires modernes, même si cette interprétation est aujourd’hui discutée comme une extrapolation à partir d’un contexte particulier.
Enfin, au XVIᵉ siècle, un poète de l’Atlas, Mohammed Aznag, écrit dans un manuscrit : iɣ da ykkat umaziɣ ismg iṣbr « Si un maître bat l’esclave, il doit subir avec résignation ».
Si l’on replace ces témoignages dans l’ordre chronologique de leur composition – lexique d’Ibn Tunart au XIIᵉ siècle, Kitāb al‑Barbariyya à la fin du XIIᵉ, généalogies d’Ibn Khaldoun à la fin du XIVᵉ, Description de l’Afrique de Léon l’Africain au début du XVIᵉ –, on voit se dessiner une trajectoire cohérente : un terme de la racine MZƔ apparaît d’abord comme entrée de dictionnaire et comme nom de langue (amazix, tamazixt), puis comme nom d’ancêtre éponyme (Mazigh), enfin comme auto‑désignation valorisée dans l’expression awal amazigh. Avant même la réémergence militante moderne d’Amazigh, le Moyen Âge maghrébin et l’aube de l’époque moderne offrent ainsi une série de points d’ancrage qui attestent la profondeur historique du nom et de sa racine, aussi bien dans le regard interne que dans le regard externe.
2. Du texte au terrain : le mot dans les langues, les groupes et les lieux
La première partie a suivi la trace du nom Amazigh dans les textes extérieurs et les grands témoins écrits ; il faut maintenant descendre au niveau du terrain linguistique lui‑même. Autrement dit, regarder comment ce mot et ses variantes ont vécu, circulé et été réinvestis dans les différentes régions amazighophones, bien au‑delà de quelques citations d’auteurs.
Dans cette deuxième partie, nous considérerons donc Amazigh non plus seulement comme un objet d’érudition, mais comme un fait de langue et de société : un terme qui apparaît dans les parlers quotidiens, dans les noms de lieux, dans les noms de personnes et dans les auto‑désignations locales. Il s’agira de dresser, autant que possible, un inventaire raisonné de la présence traditionnelle du mot et de sa racine (Amaziɣ, Imaziɣen, tamaziɣt, etc.) à travers les parlers d’Afrique du Nord, la toponymie (noms de villages, de montagnes, de régions) et l’onomastique (patronymes, anthroponymes). À chaque fois, nous examinerons la forme exacte, le contexte d’usage (nom de langue, nom de groupe, qualificatif de statut, etc.) et le sens local que les locuteurs lui donnent.
L’objectif n’est pas de prétendre à l’exhaustivité – impossible pour un espace aussi vaste –, mais de montrer, par l’accumulation d’exemples géographiquement et linguistiquement variés, la quasi pan‑présence de la racine MZƔ dans le monde amazigh traditionnel, et la manière dont ce mot articule identité, statut social et appartenance territoriale.
Dans ce qui suit, nous examinerons successivement les principaux ensembles berbérophones – Kabylie, parlers de l’Aurès, variétés du nord marocain (Tarifit, Senhaja), blocs de l’Atlas (Tashelḥit, tamaziɣt du Moyen Atlas, parlers orientaux), parlers de Libye, et variantes touarègues. Pour chaque groupe, nous nous attacherons à trois questions simples :
- Quel mot est employé localement pour dire « Amazigh / tamazight » (forme phonétique, orthographe, variantes) ?
- À quoi ce mot s’applique‑t‑il : à la langue, au peuple, à un statut social (« homme libre »), à un sous‑groupe particulier ?
- Où le retrouve‑t‑on dans l’onomastique : noms de personnes, de tribus, de fractions, de villages ou de régions ?
L’objectif n’est pas seulement de dresser un catalogue de formes, mais de montrer, par l’accumulation d’exemples régionaux, à quel point la racine du nom Amazigh irrigue le monde amazigh dans sa diversité, bien avant sa normalisation récente comme étiquette identitaire globale.
Le monde touarègue
Le monde touarègue offre sans doute la concentration la plus riche et la plus nette de formes issues de la racine MZƔ, avec des sens particulièrement précis et cohérents.
Dans les parlers du Niger, on relève ainsi :
- Mazaɣ, Amezeɣ : disputer, le fait de se disputer.
- Tamazaq (pl. Timazaɣen) : dispute, discussion, problème, sujet de dispute.
- Enammazaɣ (pl. Inammazaɣan) : disputeur, discuteur, raisonneur.
- Zemmezeɣ : fait d’être disputeur.
- Amaziɣ (pl. Imaziɣan) : homme de langue touarègue, de condition noble.
Dans ce domaine, la racine est donc clairement associée à un tempérament belliqueux et argumentatif, mais aussi à un statut de noblesse : elle renvoie à la fois à la capacité de discuter, de contester, et à la condition sociale élevée.
Dans le Hoggar (Ahaggar), on trouve :
- Amahaɣ (pl. Imuhaɣ ; fém. Tamahaq, pl. Timuham) : Touarègue, noble.
- Tamahaq : langue touarègue.
Dans l’Aïr, les formes sont proches mais mettent encore plus l’accent sur la noblesse et la bravoure :
- Mujeɣ : être noble, être brave, courageux, être touarègue, avoir une démarche digne et martiale.
- Amajeɣ (pl. Imajiɣen ; fém. Tamajeq, pl. Timajiɣin) : homme noble de naissance.
- Tammujeɣ (pl. Temmujɣaten) : noblesse.
Pris ensemble, ces exemples montrent qu’en milieu touarègue, la racine MZƔ désigne sans ambiguïté une caste de nobles et de guerriers, porteuse de qualités attendues (bravoure, honneur, capacité de débat et de dispute). Le lien avec la forme amazix du glossaire d’Ibn Tunart – glossée « homme libre, de condition libre, non esclave, homme blanc » – apparaît ici de manière particulièrement nette : on se trouve dans le même univers sémantique de liberté, de dignité et de statut supérieur, appliqué à un groupe social appelé à incarner ces valeurs.
Ghadamès
Ghadamès est une oasis du sud de la Libye, située à environ 400 km de la Méditerranée. La ville s’organise autour d’une vaste palmeraie et de jardins divisés en quartiers à forte base familiale. Le groupe le plus puissant de Ghadamès se trouve dans le quartier des Ayt Walid, dont les maisons présentent une architecture distincte, soigneusement décrite par J. Lanfry dans son dictionnaire ghadamsi‑français à la page 223.
Ce groupe est désigné par les habitants de Ghadamès sous le nom de Ayt Maziɛ, au pluriel Imaziɛen. Un Amaziɛ est un individu issu de ce groupe familial. Tout indique qu’il s’agit d’un lignage particulièrement ouvert sur l’extérieur : c’est le seul groupe local qui porte un nom utilisé par des étrangers, ce qui suggère un rôle politique ou économique prépondérant par rapport aux autres familles. Les habitants du Djebel Nefoussa comme les Touarègues du Ghat les appellent en effet Imaziɣen (sg. Amaziɣ), ce qui renforce l’idée d’un statut singulier de ce groupe dans la région.
Adrar Infusen / Djebel Nefoussa
Les Amazighs du Djebel Nefoussa désignent leur langue par tmaziɣt ou mazeɣ. Dans une étude consacrée au Djebel Neffousa publiée dans le Bulletin de correspondance africaine de l’École des lettres d’Alger (t. XXII), l’auteur montre, à partir de textes en prose, que les Nefoussis appellent Imaziɣen les locuteurs de langue berbère, qu’ils soient originaires du Nefoussa, de Djerba ou de Ghadames.
On y relève les formes suivantes :
- Maziɣ, Maziq (pl. Imaziɣen ; fém. Tamaziɣt, pl. Timaziɣin) : Berbère, berbérophone.
- Tamaziɣt, Mazeɣ : langue berbère.
Dans ce contexte, Imaziɣen fonctionne donc comme ethnonyme englobant : il désigne des communautés unies par l’usage d’une même langue berbère, au‑delà de leurs ancrages régionaux, preuve en est qu’on retrouve des expressions comme Imaziɣen n Jirba.
Qalɛat es‑Sened / le village de Sened
Sened est un village situé sur la frange nord de la chaîne montagneuse qui prolonge vers l’est le Djebel Orbata, à environ 48 km de Gafsa. Il constitue le dernier village amazighophone d’une région comprenant les localités de Bou Amran, Sekkat, Oum El Aleg, Zennouch, El Ayacha, ainsi que les habitants du Djebel Majourah.
Les habitants se désignent eux‑mêmes sous le nom d’Amaziɣ (pl. Imaziɣen) et appellent leur langue Tamaziɣt ou Zenatiya.
Djerba
À Djerba, quelques villages sont aujourd’hui encore berbérophones, notamment Iqellalen, Azdyuc et Warsiɣen. C’est dans ces localités que la branche ibadite de l’île s’est maintenue et que la littérature qui lui est liée demeure connue. Un chant traditionnel pour les défunts y porte le titre Tmazixt.
Le terme n’y est pas employé directement pour désigner ni le groupe ni la langue, mais il s’inscrit dans une tradition littéraire médiévale. Au Maroc, par exemple, les manuscrits amazighs en caractères arabes sont appelés Lmazɣiy, équivalent de Lbarbariyya. Or, le Kitāb al‑Barbariyya est une traduction en tamazight de la Mudawwana d’Abu Ghanem, lue et apprise par des musulmans de rite ibadite, dont faisaient partie certains habitants de Djerba.
Ainsi, même si le sens originel du mot n’est plus pleinement compris aujourd’hui, ce chant issu de la tradition religieuse ibadite propre à l’île, intitulé Tmazixt, renvoie bien au signifié « langue amazighe », au même titre que Lbarbariyya ou Lmazɣiy.
Le Rif
Dans le Rif, le terme est d’usage quotidien : on l’emploie à la fois pour désigner la langue et le peuple, en particulier le groupe rifain. Les dictionnaires signalent que ce mot peut, par extension, servir à désigner l’ensemble des locuteurs berbérophones.
À la racine MZƔ, on trouve même la forme Tamezɣa, glossée comme « Berbérie ». Il est toutefois probable qu’il s’agisse là d’un néologisme issu des mouvement militants berbèriste ou d’une relecture savante récente ; il convient donc de rester prudent quant à la portée de ce sens et à son ancienneté.
On relève notamment les formes suivantes :
- Maziɣ ; pl. Imaziɣen, fém. Tmaziɣt, pl. Timaziɣin : Rifain, plus largement « Berbères » (au sens possible d’ethnonyme englobant, à manier avec précaution).
- Tmaziɣt : langue rifaine ; par extension, langue berbère (sens généralisé, parfois discuté).
- Tamezɣa : « Berbérie », territoire ou ensemble symbolique associé aux populations amazighophones (probablement d’usage récent et d’interprétation à nuancer).
Ifeyyey / Figuig
Dans la région de Figuig, où la variété amazighe relève du groupe linguistique dit zénète, le mot renvoie surtout à des notions d’ordre linguistique. On relève par exemple le verbe semzeɣ et le nom d’action asemzeɣ, au sens de « clarifier, expliquer ».
Tamaziɣt désigne la langue parlée à Figuig. Le terme comporte en outre une nuance civilisatrice : on dit ainsi aberḍal maziɣ pour un oiseau non sauvage, élevé par l’homme ; imendi maziɣ pour du blé cultivé dans les champs et arrosé par l’homme, par opposition à imendi aɛrab, le blé poussant naturellement dans les vallées arrosées par la pluie ; ou encore ulli timaziɣin pour des moutons élevés dans les basses‑cours, par contraste avec les moutons de berger.
Enfin, la valeur de noblesse reste présente, mais appliquée ici aux citadins sédentaires berbérophones des grands villages de Figuig. On trouve ainsi : maziɣ (pl. Imaziɣen, fém. tmaziɣt, pl. timaziɣin) au sens de « noble, homme libre, citadin ».
Maroc central
Dans le Maroc central, le terme revêt un sens particulièrement vaste et précis, et c’est sans doute là, dans le nord berbérophone, qu’il est le plus vivant et le plus chargé de nuances.
On y relève d’abord le verbe muzeɣ, qui signifie « être noble, généreux, martial », et renvoie à un ensemble de qualités morales et guerrières valorisées dans l’idéal local. Le nom Amaziɣ (pl. Imaziɣen, fém. Tamaziɣt, pl. Timaziɣin) désigne la personne « noble, magnanime », mais aussi, dans l’usage traditionnel, le « Nord‑Africain blanc de condition libre », l’« homme de condition libre », par opposition aux Iḥerṭanen, terme appliqué aux populations noires d’Afrique du Nord. Le champ sémantique associe ainsi la noblesse de naissance, la liberté sociale et une certaine identité nord‑africaine.
Sur le plan linguistique, Tamaziɣt désigne la langue berbère de manière générale, tout en servant plus spécifiquement à nommer la variété parlée dans le Maroc central. Ce double emploi montre bien comment, dans cette aire, le mot articule à la fois identité linguistique, statut social et représentation d’un espace nord‑africain berbérophone.
Le cas des Ayt Khebbac (Aït Khebbâsh), l’un des groupes amazighs parlant une variété du Maroc central, est particulièrement éclairant. Ce groupe de nomades, organisés en confédération, appartient au vaste ensemble des Aït ʿAṭṭa. Leur organisation a été décrite de manière particulièrement claire dans Études et Documents Berbères, tome 6, p. 30, où l’on lit :
« Les Aït Khebbâsh sont des Aït Unbgi. Ils constituent le flanc oriental du vaste groupement berbérophone des Aït ʿAṭṭa, dont ils représentent entre le 1/6ᵉ et le 1/5ᵉ de l’effectif total. Leur organisation sociale est “segmentaire”, articulée en deux “ligues” : celle des Irždaln, les plus guerriers, les plus nombreux, les plus nomades, avec leurs clients Aït Tyla et les marabouts Aït Burk, plus quelques rattachés Iḥaudšn (Aḥwaṭiš) ; celle des Aït ʿAmar, riches et “bénis du ciel”, avec deux tribus pauvres : les Izulayn et les Ilaḥyan.
À l’intérieur, les Aït Khebbâsh se composent d’Imaziɣn (hommes libres de souche méditerranéenne, blanche) et de Qbâla (Iqblin), descendants d’esclaves soudanais. À l’extérieur, ils sont unis, par alliance pacifique (pacte de colactation) : ṭaḍa (de ṭṭṭ “téter”), d’une part avec les Dwi Menîʿ, leurs voisins de l’est, semi‑nomades arabophones ; d’autre part, surtout, avec les “Arabes” Bni Mḥammed du Tafilalt et du Dra, auxquels les unit un lien de quasi‑parenté, avec interdiction d’inter‑mariage. Les Bni Mḥammed sont de gros commerçants. À partir de 1860, ils confiaient aux Aït Khebbâsh le convoyage de leurs marchandises vers le Touat et le Gourara. »
Cette description montre que, dans ce contexte, Imaziɣn désigne explicitement des hommes libres, de « souche méditerranéenne, blanche », opposés à un groupe de descendants d’esclaves noirs : le terme s’enracine ainsi dans une stratification sociale colorée.
Le Sous
Dans le Sous, le terme Amazigh se maintient dans diverses expressions, même s’il avait tendance à devenir archaïque avant sa réapparition récente dans le vocabulaire courant. Il subsistait notamment dans la poésie, où l’on trouve par exemple l’expression iwi‑s umaziɣ, littéralement « fils d’Amazigh », au sens de « fils de bonne famille, noble », qui renvoie clairement à l’idée de lignage prestigieux et de respectabilité sociale.
Le dictionnaire des Ayt Wirra signale pour sa part le sens de « population blanche autochtone d’Afrique du Nord » pour ce terme, ce qui montre que le mot ne désigne pas seulement une langue, mais aussi un groupe humain perçu comme anciennement établi sur le territoire. Il note également Tamaziɣt avec la glose « langue berbère, chleuh », indiquant à la fois la valeur générale (berbère en tant que langue) et un ancrage plus spécifique dans la variété parlée par les Chleuhs. L’ensemble de ces emplois témoigne de la profondeur historique du mot, à la fois comme marqueur d’identité sociale, d’appartenance autochtone et de référence linguistique.
Tigurarin / Gourara
Dans l’oasis de Gourara vit une population majoritairement noire, installée de longue date, qui parle une variété de tamazight qu’elle nomme Taznatit. Cette communauté s’est distinguée par un riche répertoire de chants religieux connu sous le nom d’Ahellil, forme poético‑musicale collective intégrant chant choral, réponses antiphoniques et danse rituelle. Ce genre a été reconnu par l’UNESCO comme patrimoine oral de l’humanité, ce qui souligne son importance culturelle et spirituelle.
Les textes de l’Ahellil emploient le terme Maziɣ dans un registre fortement religieux et éthique, comme on le voit dans des extraits fréquemment cités :
- Llah leɛfu ay Amaziɣ‑inu « Que Dieu me pardonne, ô mon Seigneur » ;
- Tiddukla ad izdukel Maziɣ « L’honneur avec lequel Dieu rend digne » ;
- Wa fella‑k ixfi‑c day a Maziɣ « Rien ne t’est caché » ;
- Sidi Musa yeẓru Maziɣ « Sidi Musa a vu Dieu »
Dans la perspective historique et sociale du Gourara, et au regard de la valeur générale du terme Amazigh/Maziɣ, on peut formuler la conclusion suivante. Dans plusieurs régions berbères, Amazigh/Maziɣ désigne d’abord la figure de « l’homme libre, noble », fréquemment associée à des groupes occupant une position dominante dans l’ordre social. Au Gourara, une partie significative de la population noire descend d’anciens esclaves issus du commerce transsaharien ou peut-être de population noir très ancienne (voir Malika Hachid, les premiers berbères qui démontre que le Sahara a vu cohabiter depuis la préhistoire des population blanche probablement proto-berbère, et noirs) ; cette dimension historique a durablement structuré les relations de statut et les représentations locales.
Dans ce contexte, l’usage de Maziɣ comme nom de Dieu dans l’Ahellil apparaît très probablement comme le résultat d’un déplacement progressif d’un terme connoté « maître, seigneur » vers le registre théologique, où il en vient à désigner la transcendance divine.
Ce glissement sémantique ne reste pas limité aux seuls descendants d’esclaves : il s’est diffusé à l’ensemble de l’oasis, de sorte que, dans la pratique actuelle de l’Ahellil, les chanteurs provenant de groupes « blancs » emploient eux aussi Maziɣ avec cette valeur religieuse. L’usage peut donc être interprété comme le produit d’une histoire longue de contacts, de hiérarchies et de réélaborations symboliques. On voit ainsi comment un terme associé à la liberté et à la noblesse a pu être réinterprété collectivement, par des groupes de statuts différents, dans un horizon religieux partagé, où le lexique du pouvoir terrestre est intégré à un langage de prière, de dignité et de relation au divin.
On observe donc ici un glissement sémantique notable : le lexème « Maziɣ » initialement associé à une désignation humaine ou éthique, adopté dans ces vers une valeur théonymique, désignant directement l’entité divine.
L’Aurès
Les attestations d’une terminologie du type amazigh / tmazirt dans l’Aurès occidental apparaissent relativement tôt dans la littérature savante. Elles sont déjà signalées au XIXᵉ siècle dans les travaux d’Émile Masqueray, à l’occasion de ses enquêtes linguistiques et ethnographiques menées dans l’Aurès, notamment dans le secteur du Djebel Chechar.
Il est peu plausible qu’il ait entièrement mal interprété ce qu’il entendait sur le terrain, ou qu’il ait inventé des indications précises, telles que l’affirmation selon laquelle les habitants de l’ouest de l’Aurès – désignés comme Kharbia – se reconnaissent sous le nom d’Amazig. De même, ses remarques concernant l’usage du terme Tmazirt lorsqu’on descend du Chechar vers les tirezza de l’Oued el Arab, ou encore les exemples de paroles rapportées – par exemple : « Tsiouel tmazir ennir a ra ? » – ou l’injonction relevée dans l’Oued Abdi : « Outelai s tmazira. Parle Tmazirt » présentent un degré de détail difficilement compatible avec une pure construction théorique.
Les variations graphiques observées (tmazirt, tmazir, tmazira) témoignent certes d’une restitution hésitante, mais elles reflètent davantage les limites techniques de l’époque que l’inexistence du phénomène décrit. Ces flottements ne suffisent pas à invalider l’ensemble du témoignage, d’autant plus que Masqueray distingue avec cohérence deux variantes de la langue : à l’ouest, des parlers associés à l’usage de tmazirt ; à l’est, des parlers qu’il rattache au domaine zénète.
La plausibilité de ces données est renforcée par l’existence d’un second ensemble de sources, totalement indépendant de Masqueray. Au début du XXᵉ siècle, Franz Stuhlmann consacre à l’Aurès une étude accompagnée d’un glossaire détaillé. Celui‑ci ne se limite pas à des inventaires naturalistes, mais inclut des informations relatives aux pratiques culturelles et aux représentations identitaires.
À l’entrée consacrée au nom du peuple et de sa langue, Stuhlmann mentionne, pour l’Aurès occidental, une langue notée tamenzight, explicitement présentée comme l’idiome local. Malgré une orthographe approximative, la donnée est solidement étayée par l’identification précise de l’informateur – Mezani Beleïd ben Mohammed, sous‑brigadier de la commune mixte de l’Aurès – qui fournit également plusieurs autres termes concernant la même zone géographique.
Le glossaire indique en outre les formes mazígh (singulier) et Imazíghen (pluriel) pour désigner les habitants de cette région. Stuhlmann souligne à ce propos son étonnement : s’il connaissait déjà cette autodénomination chez les Touarègues, il ne s’attendait pas à la rencontrer chez les populations de l’Aurès, généralement désignées sous le nom de Chaouias.
L’ensemble de ces éléments permet donc d’identifier un faisceau de témoignages concordants attestant l’existence, dans une partie occidentale et méridionale de l’Aurès – probablement autour de l’Oued Abdi –, d’une auto‑désignation relevant du type amazigh / mazígh. Le caractère spatialement limité de cet usage explique sans doute son absence dans la majorité des travaux ultérieurs, souvent peu nombreux et parfois lacunaires.
Il est enfin probable que cette appellation se soit progressivement estompée au cours du XXᵉ siècle, parallèlement au recul des parlers berbères dans les marges aurasiennes sous l’effet de l’arabisation. Les formes hybrides relevées, telles que tmazira au lieu de tmazirt, peuvent être comprises comme des indices d’une instabilité morphologique liée à un contexte de contact linguistique intense, où les structures berbères et arabes tendent à s’interpénétrer.
La Kabylie
C’est par l’un des foyers les plus actifs des revendications amazighes contemporaines que s’achève cette partie : la Kabylie. De manière contre‑intuitive, le terme Amazigh semble, à première vue, traditionnellement absent de cette région. Sa présence n’apparaît en effet qu’au terme d’une exploration minutieuse d’un ensemble de sources dispersées, hétérogènes et issues de traditions intellectuelles distinctes. Pourtant, cette recherche permet de mettre au jour des attestations réelles, parfois explicites, du terme et de ses dérivés en Kabylie.
Un premier témoignage important provient de Léo Frobenius, auteur allemand connu pour son travail sur les contes kabyles (Volksmärchen der Kabylen). Dans l’introduction du premier volume, consacré à une description générale de la société kabyle, Frobenius affirme que les Kabyles se désignaient autrefois eux‑mêmes sous les formes Amathir (singulier) et Imathiren (pluriel).
Bien que Frobenius ne soit pas linguiste, et que sa transcription soit sujette à caution, Bougchiche, dans son Glossaire kabyle des termes et des énoncés figurant dans les chapitres liminaires et dans l’ensemble mythique du volume I des Volksmärchen der Kabylen, restitue ces formes comme Amaziɣ (singulier) et Imaziɣen (pluriel).
Frobenius mentionne également l’existence d’un terme désignant une ancienne écriture, qu’il transcrit temaschirt. Bougchiche corrige cette forme en Tamaziɣt et la traduit par « écriture libyco‑berbère ». Sans verser dans un optimisme excessif, cette mention pose néanmoins une question légitime : il est possible qu’il y a un siècle, les Kabyles disposaient encore d’un terme spécifique pour désigner les nombreuses inscriptions libyques présentes dans la région. La question demeure ouverte.
Des données plus récentes confirment l’existence du morphème dans le lexique kabyle. Ainsi, dans L’Izli ou l’amour chanté en kabyle, Tassadit Yacine signale, à la page 76, l’existence du verbe muzeɣ, relevé dans la région des Ouadhias (Iwaḍiyen), ayant le même sens que nnafeq, à savoir « s’insurger militairement », « guerroyer », « se révolter », « disputer, agresser » mais aussi « donner son soutient », « apporter son aide à une cause » renvoyant à certaine valeurs en lien avec la générosité évoqué plus haut et au concept de la « taqbaylit ». Ce fait avait déjà été relevé dans les études de linguistique kabyle, notamment par Vermondo Brugnatelli.
Ces occurrences ne sont toutefois pas isolées. Dans le volume XI de la Nouvelle Géographie universelle d’Élisée Reclus – œuvre de référence issue d’un travail de près de vingt ans, fondé sur le croisement critique de sources savantes, administratives, coloniales et de terrain – l’auteur cite Ernest Carette et son Étude sur la Kabylie. Carette y affirme explicitement :
« Les Kabyles du Djurdjura s’appellent eux‑mêmes Imazîghen ou Amzigh, c’est‑à‑dire les “hommes libres”. »
Cette indication constitue une attestation claire et directe du terme dans la région.
Ernest Carette va encore plus loin dans l’Exploration scientifique de l’Algérie, tome IV datant de 1840. Après avoir présenté une série de qualificatifs, il conclut par ces mots :
« Et nous terminons cette série par le mot le plus cher à l’oreille kabyle, par le mot qui, déjà, à l’origine des traditions, se retrouve dans le nom des nations maziques, et qui, aujourd’hui encore, semble servir de ralliement aux membres épars de la famille berbère : tamazir’t, la liberté. »
Ainsi, dès 1840, le terme est attesté avec le sens de « liberté », probablement associé à la condition d’homme libre par opposition à l’esclavage, mais aussi à une forme de noblesse morale et éthique.
Plus tard, en 1891, De Caix de Saint‑Aymour écrit dans Arabes et Kabyles : questions algériennes que les Kabyles du Djurdjura se nomment eux‑mêmes Imaziɣen ou Amzigh, « hommes libres », affirmation vraisemblablement héritée des travaux précédents.
Enfin, en 1842, dans Essai sur la langue Tamazyght ou berbère, cabyle autrement nommée, langue berbère dialecte des Kabyles de la division d’Alger, Jacques Denis Delaporte écrit que si la langue parlée est appelée Taqbaylit, la langue écrite des manuscrits en alphabet arabe, elle, est désignée par Mazyghy.
Au‑delà des sources textuelles, la toponymie kabyle constitue un témoignage autonome et particulièrement éloquent. De nombreux lieux, villages, fractions tribales, sources et ruines portent des noms intégrant le morphème Amazigh ou Imaziɣen, attestant son enracinement local. Parmi ces exemples figurent notamment :
- Ṣur umaziɣ, enceinte murale du village de Tissa (commune de Smaɛun Iẓnagen) ;
- Taddart Imaziɣen dans les villages des Ayt Saɛda et des Ayt Buyusef ;
- Ixerban Imaziɣen à Bucerṭiwa et à Suq Letnin ;
- Tala umaziɣ chez les Ayt Smaɛil ;
- Amaziɣ / Maziɣa, fraction du village Tigert n Wudɣaɣ (Ayt Rbaḥ, confédération des Ayt Misra), zone de transition avec le parler de l’Atlas blidéen ;
- Tamaziɣt, village à l’est de Kherrata ;
- Tamaziɣt, village de la tribu des Zouatna (ex‑Palestro) ;
- Maziɣ / Maziɣi, patronyme chez les Ayt Waṭṭas (confédération des Ayt Xlifa) ;
- Ɛin Tamaziɣt, source dans la commune de Xaruba (chez les Xecna) ;
- Taɛwint Maziɣa et Targa Maziɣa, source et canal associés près du village de Lqelɛa (Ayt Xlili) ;
- Sidi Mezɣic, lieu saint dans la Kabylie de Collo (aujourd’hui arabophone).
L’ensemble de ces données – linguistiques, historiques et toponymiques – permet d’affirmer que la présence du morphème Amazigh en Kabylie est bien attestée. Le champ sémantique associé à ce terme s’inscrit de manière cohérente dans la continuité des usages observés ailleurs dans le monde berbère, notamment autour des notions de liberté, de dignité et d’appartenance collective.

3. Le sens de Amazigh : racine, valeurs et glissements
Ce que l’on peut appeler « sens » dépend de la couche que l’on vise :
a) le sens étymologique de la racine proto‑berbère (si l’on peut le reconstruire) ;
b) le sens social le plus ancien que l’on observe dans les usages historiques (statut, appartenance) ;
c) le sens identitaire (ethnonyme / linguonyme) stabilisé à l’époque moderne et contemporaine.
Les sources antiques donnent surtout des transcriptions externes (Maxyes / Mazices, etc.) rapprochées par la recherche moderne d’Imaziɣen / Amaziɣ, tandis que les sources médiévales et modernes précoces (lexiques, textes religieux, descriptions) documentent déjà des emplois où la racine MZƔ est chargée de statut, de valeur, et parfois d’opposition sociale (libre / servile).
3.1 Ce que “MZƔ” semble porter
3.1.1 Un noyau : « appartenance » avant “définition”
Dans beaucoup de cas, un ethnonyme est d’abord un nom d’appartenance (« un X », « ceux de X ») avant d’être un mot “définissable” par un sens lexical transparent. Autrement dit, Amazigh peut avoir été originellement « celui qui appartient au groupe *Mazigh/Imazighen » (désignation interne), puis avoir reçu — selon les régions — des surdéterminations sémantiques (libre, noble, blanc, guerrier, etc.).
Ce point est crucial parce qu’il explique pourquoi les étymologies-slogans (« homme libre ») peuvent être vraies localement (et attestées), tout en n’étant pas forcément le “premier” sens au niveau proto-historique.
L’attestation externe : Mazices/Maxyes comme “miroir phonétique”
Les sources grecques et latines emploient une famille de formes (Maxyes, Mazyes, Mazices, Mazaces, Mazikes, etc.) que des synthèses modernes présentent comme des variantes transcrivant un même ethnonyme nord-africain, souvent mis en relation avec l’auto-ethnonyme berbère Imazighen (sg. Amazigh). Même si l’équation stricte « Maxyes = Imazighen » reste une reconstruction, ce faisceau donne au minimum une idée : la forme consonantique MZK/ΜΖƔ est ancienne dans la documentation.
Conséquence méthodologique : si l’on cherche le « sens originel », il faut distinguer :
- l’ancienneté d’une forme, bien soutenue par les attestations;
- et l’ancienneté d’un sens (libre, noble, blanc…), beaucoup plus dépendante des sociétés et des contextes.
Un faisceau sémantique : libre, noble, “blanc” (et pourquoi)
Notre inventaire montre que, dans plusieurs aires, MZƔ n’est pas seulement “un nom de peuple” : c’est un marqueur de statut, souvent opposé à des termes qui désignent des groupes serviles ou “noirs”.
De “membre du groupe” à “homme libre/noble”
On peut formaliser le faisceau sémantique ainsi (schéma d’évolution possible) :
- Ethnonyme endogène : “un Amaziɣ” = membre d’un groupe défini par langue, ascendance, confédération, territoire.
- Statut social : “un Amaziɣ” = homme libre, de lignée reconnue, non-servile (donc “noble” au sens social).
- Indexation chromatique (dans des sociétés hiérarchisées par l’esclavage et l’origine) : “un Amaziɣ” = “blanc” (catégorie sociale), par contraste avec une catégorie “noire” associée à la servitude ou à des ascendances serviles.
L’idée centrale : la “blancheur” ici n’est pas nécessairement une description pigmentaire neutre ; c’est souvent une catégorie statutaire (libre / maître / non-esclave) qui finit par se dire et se penser en termes de “blanc/noir”, parce que l’histoire sociale (esclavage, clientèles, hiérarchies) a rendu cette opposition disponible et opératoire.
Le proverbe d’Aznag : amaziɣ = “blanc”, ismg = “noir” (servile)
Le distique attribué à Mohammed Aznag que nous citons (“si le blanc (amaziɣ) frappe le noir (ismg), ce dernier endure…”) est précieux parce qu’il exhibe la polarité couleur/statut sous forme proverbiale, donc comme savoir social condensé. Dans de nombreuses variétés amazighes, des formes de type ismg/isemg servent en effet à désigner “l’esclave noir”, et localement la couleur “noire” elle-même peut être exprimée par ce mot ou par des dérivés, ce qui confirme la superposition partielle entre catégorie chromatique et statut servile.
Ce proverbe ne “prouve” pas à lui seul l’étymologie de Amazigh ; en revanche il prouve très bien un fait : à l’époque et dans le milieu où circule ce vers, amaziɣ peut fonctionner comme étiquette du “blanc” dominant, et ismg comme étiquette du “noir” dominé, avec une norme morale (endurance/résilience) imposée au second. On retrouve ici la même logique que dans l’opposition bīḍān/sūdān (“blancs/noirs”) dans d’autres régions de l’aire afro-islamique, où “blanc” renvoie à la liberté et à la noblesse, et “noir” à la servitude ou à la dépendance.
Amazigh / Akli / ismg : systèmes d’oppositions (Touarègues, Kabylie)
Ce pattern ne se limite pas au proverbe d’Aznag. Dans les sociétés touarègues, la terminologie sociale oppose très nettement les nobles Amajeɣ/Imuhagh (“hommes libres”, aristocratie guerrière) aux groupes de statut servile, désignés notamment par des termes du type Akli/Iklan (ou Ikelan), qui renvoient à des esclaves de caste servile, souvent d’origine “noire” soudanaise. Le couple sémantique Amajeɣ / Akli fonctionne alors comme un véritable axe “noble libre” / “servile noir”, dans un système hiérarchisé où l’ethnonyme valorisé est réservé à la strate supérieure.
En kabyle, l’article « Akli » (S. Chaker & M. Gast) dans l’Encyclopédie berbère documente akli (pl. aklan) et montre surtout, par l’usage, que le mot peut fonctionner comme catégorie servile même quand la couleur ne suit pas : on peut dire akli amellal (« esclave blanc ») et l’on trouve une formule ancienne a k yefk ebbi aklan imellalen ! (« Que Dieu te donne des esclaves blancs ! »).
La racine berbère commune KWL (d’où akli) aurait eu d’abord le sens de « noir », puis—par un glissement sociohistorique fréquent dans des sociétés hiérarchisées—aurait pris le sens de « esclave / personne de statut servile » ; les expressions kabyles relevées (comme akli amellal) s’expliquent alors comme la preuve que akli est devenu avant tout un statut, tout en gardant la mémoire d’un étymon chromatique.
On se retrouve donc avec un faisceau d’oppositions parallèles :
- amazigh / ismg (blanc libre / noir servile, chez Aznag et dans d’autres variétés où ismg désigne l’esclave noir) ;
- amajeɣ (ou imuhagh) / akli (iklan, ikelan) chez les Touarègues (noblesse guerrière vs caste servile noire) ;
- djouad / akli dans la tradition kabyle, où djouad renvoie à la noblesse guerrière et akli au groupe servile ;
Ces systèmes d’oppositions—auxquels s’ajoutent les catégories macro-sociales bīḍān/sūdān—renforcent l’idée que Amazigh (et ses équivalents régionaux nobles) a été, dans plusieurs contextes, un signifiant de la blancheur statutaire, c’est-à-dire de la liberté, de la noblesse, de l’appartenance à la couche dominante.
Racine MZƔ: que “signifie-t-elle”, au sens strict ?
Ici il faut être rigoureux : “la racine” peut être comprise de trois manières, et chaque manière produit une réponse différente.
Racine comme “étymon lexical”
Si l’on exige une signification lexicale primitive (verbe/adjectif à partir duquel l’ethnonyme dériverait), on est face à un problème classique : les ethnonymes très anciens ne se laissent pas toujours dériver d’un mot transparent.
Dans notre propre matériau, on voit deux attracteurs :
- attracteur statutaire/axiologique : libre, noble, “de condition blanche”, non-esclave (Maroc central, Sous, Touarègue, etc.) ;
- attracteur agonistique-discursif : dans les parlers touarègues du Niger et de l’Aïr, des formes comme Mazaɣ, Amezeɣ, Tamazaq, Enammazaɣ sont glossées “disputer, discussion, sujet de dispute, disputeur, raisonneur”, et Amaziɣ/Amajeɣ désigne l’homme noble, brave, courageux. En Kabylie, des travaux comme ceux de Tassadit Yacine et V. Brugnatelli signalent un verbe muzeɣ avec des sens proches de “s’insurger militairement, guerroyer, se révolter”, ce qui place là aussi la racine dans un champ sémantique de combativité, affrontement, insurrection.
Deux scénarios (non exclusifs) :
- Scénario A (ethnonyme d’abord) : Mazigh est d’abord un nom de groupe ; ensuite, selon les structures sociales, il se charge des valeurs “libre/noble/blanc”, et ailleurs il produit des dérivés verbaux/nominalisations (disputer, se révolter…) par créativité interne.
- Scénario B (lexème d’abord) : un lexème ancien (du type “être noble / marcher d’un pas noble / se montrer brave”) a produit un nom d’agent ou de qualité (“le noble, l’homme de rang”), lequel est devenu ethnonyme, puis s’est “ethnicisé” et “pan-amazighisé”.
Notre étude tend à favoriser A dans les régions où Amazigh est clairement un marqueur de caste (Touarègue : noblesse) et un marqueur de condition libre/“blanche” (Sous, Maroc central, etc.). Cela dit, le scénario B reste possible si l’on arrive à montrer que, dans plusieurs branches berbères, la racine MZƔ a une productivité lexicale cohérente autour de “noblesse / valeur / bravoure / combativité” indépendamment de l’ethnonyme.
Racine comme “morphème identitaire”
Au niveau sociolinguistique, “la racine” MZƔ sert aussi de morphème identitaire : elle produit des noms de langue (tamaziɣt), des pluriels (imaziɣen), des dérivés (adjectifs, verbes), et elle s’agrège à la toponymie/onomastique. Dans cette perspective, “ce qu’elle signifie”, c’est :
- « appartenance à la communauté de langue et/ou d’ascendance (réelle ou revendiquée) » ;
- plus « une valeur » (dignité, honneur, liberté, combativité) — valeur qui peut être socialement située et normée.
Racine comme “trace afroasiatique ancienne”
Nous introduisons enfin une remarque sur une hypothèse plus large : l’idée que maziɣ (ou une base comparable) pourrait ne pas être expliquée uniquement par le berbère, et qu’on aurait un ethnonyme plus ancien dans l’héritage afroasiatique, avec des parallèles évoqués en couchitique (Somali mudug) et en tchadique central (Logone muzugu).
Ce point ne donne pas un “sens” immédiat (mudug/muzugu ne sont pas sémantiquement transparents), mais propose une lecture : MZG pourrait être un type d’ethnonyme ancien diffus dans plusieurs branches afroasiatiques, que le berbère aurait conservé et re-sémantisé localement. L’intérêt est réel, mais il faut le traiter avec précaution (voir section suivante), surtout parce que l’encadrement conceptuel ancien (“Hamites”) est aujourd’hui historiquement chargé et fortement critiqué dans l’historiographie contemporaine.
Le lien avec la blancheur (sans essentialiser)
Pour relier Amazigh à la “blancheur” sans tomber dans une lecture biologique, il faut distinguer trois plans : (1) la blancheur comme statut, (2) la blancheur comme idéal de noblesse, (3) la blancheur comme catégorie racialisée moderne (à manier avec prudence).
Blancheur 1 : une catégorie statutaire (libre / non-esclave)
Dans plusieurs contextes nord-africains et sahariens, “blanc/noir” sert d’abord à classer des personnes selon la liberté ou la servitude, plus qu’à décrire la peau.
C’est ce que résume notre dossier : chez Aznag, umaziɣ (“blanc/amazigh”) frappe, ismg (“noir”) endure ; chez les Touarègues, les nobles (Amajeɣ/Imuhaɣ) s’opposent aux groupes serviles désignés comme Ikelan (esclaves/caste servile).
En Kabylie, l’opposition peut aussi se formuler en termes de rang : djouad (noblesse guerrière) vs akli/aklan (statut servile), ce que montre bien le matériau lexical et les exemples cités par Chaker & Gast.
Blancheur 2 : une idéologie de noblesse (lignée, honneur, “bonne souche”)
Une fois que “blanc = libre” est installé, la blancheur peut devenir un raccourci pour dire “noble”, “honorable”, “de bonne famille”, capable de porter armes, d’exercer l’autorité, etc.
C’est dans ce cadre qu’on comprend des expressions poétiques du Sous du type “fils d’Amazigh” = “fils de bonne famille”, où Amazigh est moins une couleur qu’un marqueur de prestige.
Et c’est aussi ce que prouve très bien le kabyle akli amellal (“esclave blanc”) : on peut combiner “blanc” avec akli parce que akli est devenu un statut, et non uniquement une seul description de pigmentation.
Blancheur 3 : la lecture racialisée moderne (à éviter comme clé unique)
Le risque serait de transformer ces observations (statut, noblesse, hiérarchies) en récit d’“origine raciale” au sens moderne.
Les anciens cadres savants (notamment la notion de “hamitique”) ont souvent servi à produire des schémas racialisants et hiérarchiques aujourd’hui largement critiqués.
Donc, même si l’on peut discuter des hypothèses de profondeur (Bates/Rössler), il faut garder une règle : ne pas confondre une possible histoire linguistique de l’ethnonyme avec une interprétation raciale de l’identité.
Conclusion opérationnelle
On peut donc répondre ainsi à la question « quel est le sens originel du mot Amazigh ? » :
- Le sens le plus ancien sûr est celui d’ethnonyme d’appartenance : Mazigh/Imazighen désigne “ceux du groupe”, attestés indirectement par la famille Maxyes/Mazices chez les auteurs antiques.
- Très tôt, dans plusieurs régions, ce nom d’appartenance devient aussi un nom de statut : “homme libre, noble, non-esclave”, souvent associé à des qualités de bravoure, de combativité, de dignité, comme le suggèrent aussi les dérivés verbaux touarègues et kabyles (disputer, se révolter, guerroyer).
- Le lien avec la “blancheur” n’est pas un sens étymologique interne à la racine, mais un effet sociohistorique : dans des systèmes où l’on oppose Amazigh/ismg, Amajeɣ/Akli, djouad/Akli, bīḍān/sūdān, Amazigh tend à se charger de la valeur “blanc libre/noble”, tandis que ismg et Akli se rapprochent de “noir servile”, même si la couleur réelle des individus ne coïncide pas toujours avec cette catégorisation (d’où des syntagmes comme akli amellal).
Autrement dit, la racine MZƔ porte d’abord une identité collective, puis une hiérarchie sociale (libre/noble vs servile), et ce n’est que dans ce cadre que la “blancheur” devient l’une des façons de dire, de voir et de penser Amazigh.
Conclusion
L’enquête que nous avons menée, de l’Antiquité aux usages contemporains, montre qu’Amazigh n’est ni un néologisme militant ni un simple slogan identitaire. C’est un nom ancien, attesté de manière indirecte dans les exonymes antiques (Maxyes, Mazyes, Mazices…) et de manière directe dans les sources médiévales et modernes (Ibn Tunart, Ibn Khaldoun, Léon l’Africain, Kitāb al‑Barbariyya), puis dans une multitude d’usages dialectaux, toponymiques et sociaux.
Sur le plan sémantique, le noyau le plus stable que nous pouvons reconstruire est celui d’un ethnonyme endogène désignant d’abord « ceux du groupe Amaziɣ / Imaziɣen », très tôt associé à un statut de liberté et de noblesse (homme libre, de condition non servile), souvent indexé sur une opposition « blanc / noir » qui reflète des hiérarchies sociales héritées (Aït Khebbâsh, proverbe d’Aznag, Gourara, oppositions akli / Amajeɣ, etc.).
À partir de ce noyau, le terme se déploie dans trois directions complémentaires :
- comme nom de langue (Tamaziɣt), d’abord local (Rif, Maroc central, Nefoussa, Figuig, Touarègue), puis de plus en plus englobant ;
- comme marqueur territorial (Tamezɣa, toponymes intégrant Amaziɣ / Imaziɣen) ;
- comme support d’une identité collective, d’abord régionale, puis progressivement pan‑berbère.
Loin d’être figé, le sens d’Amazigh a connu des glissements : d’un nom de groupe à un statut, d’un statut à une couleur sociale (blanc / noir), d’un statut à une valeur religieuse (Gourara), d’un lexème régional à un emblème identitaire transmaghrébin. Ce caractère stratifié impose de se méfier à la fois des étymologies trop simples (« homme libre » comme sens originaire unique) et des lectures purement contemporaines qui ignoreraient la profondeur historique du mot.
Si l’on devait condenser en une formule prudente et fondée : Amazigh est d’abord un ethnonyme ancien, dont les usages traditionnels se répartissent entre identification collective et spécialisations sociales (homme libre / noble, souvent associé à la blancheur sociale), et dont l’extension moderne en ethnonyme pan‑berbère est l’aboutissement d’une dynamique d’élargissement déjà perceptible dans les sources anciennes et les parlers régionaux.
Tout porte à penser que le nom Amazigh, probablement enraciné dans un fonds préhistorique, remonte aux profondeurs de l’histoire nord‑africaine et qu’il s’est maintenu, sous des formes renouvelées mais reconnaissables, jusqu’à nos jours – fait remarquable, pour ne pas dire proprement incroyable, dans l’histoire des ethnonymes.
Pour citer cet article
Yani Saïd Ammar, « Le mot Amazigh : trajectoire lexicale et valence sociale d’un ethnonyme berbère », Société d’Histoire Nord-Africaine (SHNA), février 2026.
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