Société d'Histoire Nord-Africaine

Onomastique du nom Azwaw, Izwawen

Par Yani Ammar, ( Février 2025)

Mots clés : Azwaw, Zwawen, Kabylie, Amazigh

Plan

Azwaw, Agawaw, Zwawa
En Afrique du Nord
Présence et usage du terme Azwaw en Kabylie
Présence du terme Azwaw hors de la Kabylie
Linguistique
Conclusion

Texte intégral

Dans la région kabyle actuelle, le nom Azwaw est avant tout un prénom. Il s’agit d’un prénom à valeur méliorative, associé à des notions d’honneur et d’appartenance identitaire forte, signifiant « un vrai Kabyle » ou « un homme d’honneur ».1 Ce terme n’est cependant pas qu’un simple prénom : il possède une profondeur historique et linguistique qui dépasse son usage contemporain. En effet, il apparaît depuis longtemps dans les écrits médiévaux sous la forme arabe Az-Zawāwa, une appellation employée pour désigner les Kabyles de manière générale.

L’origine exacte de cette dénomination reste toutefois sujette à débat. Un lien a souvent été établi entre Az- Zawāwa et le terme Agawaw/Igawawen, désignant une importante confédération kabyle, mais la nature de cette relation demeure incertaine. On ignore si Zawāwa, mentionné dans les sources médiévales, trouve son origine dans Agawaw, si Azwaw est une forme amazighisée de l’arabe Zawāwa, ou encore si ces termes ont évolué parallèlement.2

Bien que ce sujet touche en partie à l’ethnographie, notre approche se concentrera ici sur l’analyse linguistique et sémantique du terme Azwaw en tamazight. Nous chercherons à en comprendre l’origine ainsi que les sens qu’il véhicule, en nous appuyant sur des sources anciennes mais aussi sur des enquêtes personnelles récentes.

Azwaw, Agawaw, Zwawa

Dénommés Zawāwa par les auteurs médiévaux, les Kabyles d’aujourd’hui étaient désignés par un terme dont l’origine reste incertaine (les kabyles se nommaient eux même Amaziɣ pl. Imaziɣen,3 4 article à venir, mais le sujet traite du nom et mot Azwaw pl. Izwawen). Cette appellation pose toujours la question de savoir si elle est issue d’une déformation du mot Azwaw ou du mot Agawaw. Cette interrogation est d’autant plus importante qu’elle touche à l’histoire, à l’identité et à la formation des groupes amazighs dans la région.

On sait que Agawaw/Agawa désigne une confédération de tribus amazighes du Djurdjura, ce qui en fait un terme à la fois géographique et historique. Mais son sens ne se limite pas à cela : dans la Kabylie sud-orientale, Agawaw désigne également un colporteur, un marchand ambulant, ou encore un barde chargé de réciter des exploits guerriers ou des chants religieux, un rôle qui correspond à celui de Ameddaen Kabylie occidentale et dans le Djurdjura (note personnelle), ou au Buɣanim des région amazigh du haut atlas.

La formation des groupes chez les Amazighs repose souvent sur des alliances entre plusieurs clans ou tribus, qui adoptent parfois le nom de l’un des membres influents de l’ensemble. Il est donc tout à fait envisageable que Zawāwa soit une déformation de Agawaw, plutôt que de Azwaw. Les auteurs médiévaux, en désignant les amazighs de la Kabylie actuelle, auraient ainsi pu généraliser le nom de l’un des groupes les plus puissants de la région pour nommer l’ensemble des habitants de la Kabylie. Cette hypothèse, bien qu’elle ne soit pas encore définitivement prouvée, reste une piste intéressante et mérite d’être approfondie.

Toutefois, l’existence même du terme Azwaw complexifie la question. Ce mot possède une portée géographique bien plus vaste que Agawaw, tant sur le plan toponymique qu’onomastique et linguistique. Alors que Agawaw est clairement circonscrit à une région bien définie, Azwaw et son pluriel se retrouvent dans toute la Kabylie, à l’exception notable des Babors. Plus encore, ce terme dépasse le cadre kabyle, puisqu’il apparaît également dans l’Atlas blidéen à travers de nombreux toponymes. Ce point, qui suggère une diffusion plus large du terme, mérite d’être exploré en détail, et nous y reviendrons plus loin.

Figure 1 : Carte de la Kabylie

En Afrique du Nord

Comme mentionné dans l’introduction, Azwaw est un terme kabyle signifiant « vrai Kabyle » ou « homme d’honneur ». Son usage ne se limite toutefois pas à un simple prénom : il se retrouve dans divers contextes linguistiques, historiques et géographiques, soulevant ainsi des interrogations sur son origine et son évolution.

L’étude de ce terme s’inscrit dans une démarche plus large qui pourrait être appliquée à d’autres noms de tribus, de confédérations amazighes ou de toponymes dont la signification s’est estompée avec le temps, comme Ilemtiyen, Inagen et bien d’autres.

Présence et usage du terme Azwaw en Kabylie

En Kabylie, Azwaw est d’abord un prénom à forte connotation méliorative, valorisant l’identité et l’honneur. Mais au-delà de cet usage personnel, il est aussi employé pour désigner un Kabyle en général. Sur ce point, les interprétations divergent : certains y voient une kabylisation du mot arabe Zwāwī, tandis que d’autres considèrent qu’il s’agit d’un terme amazigh authentique, distinct du terme arabe.

Ce nom ne se limite pas aux prénoms et aux expressions courantes. Il apparaît aussi sous forme de nom de clan et de tribu, notamment chez les Ayt Zwaw, une fraction des Iflisen Lebḥar. Il figure également dans la toponymie

kabyle, comme dans Izwawen, une plateforme située dans le village Aɛrur chez les Imaɛṭqiyen.

Un élément marquant est que ce nom dépasse le cadre strictement kabyle. Dès le Moyen Âge, on retrouve un personnage portant ce nom : Zwāwa ibn Naʿīm al-Ḥalf, un chef de guerre de la dynastie aghlabide, connu pour avoir participé à la conquête de la Sicile. Cela montre que ce terme était déjà en usage en dehors de la Kabylie et qu’il a pu être employé comme nom propre.

Présence du terme Azwaw hors de la Kabylie

Dans l’Atlas blidéen, les toponymes dérivés de Azwaw sont nombreux. Parmi les exemples les plus notables, on trouve :

  • Tala n yizwawen, arabisé en Lɛin Iwelḥaǧen
  • Aru n wezwaw, arabisé en Ḥajret Zzwāwa

Toutefois, il est difficile d’affirmer avec certitude si ces toponymes sont dérivés d’un mot commun ou s’ils relèvent d’un ethnonyme précis(3).5 En kabyle, les narcisses (fleurs) sont appelés Ijeǧǧigen n Nbi ou Tixlulin n Nbi, qui signifient respectivement « fleurs du Prophète » et « humeurs (ce qui coule du nez) du Prophète ». En darija, ces fleurs portent le nom Nuwar Zwāwa. Ici encore, il est difficile de déterminer s’il s’agit d’un ethnonyme, auquel cas cela signifierait « fleur des Kabyles », ou bien d’un mot distinct avec une autre signification.

L’aspect ethnique du terme apparaît plus nettement encore dans certains cas concrets :

• Dans la région d’Asla (Naâma) : une petite communauté amazighophone utilise l’expression Aɣyul n yizwawen pour désigner un âne récalcitrant. Cette appellation viendrait du fait que les marchands kabyles vendaient dans la région leurs ânes les moins efficaces, d’où l’association entre les Kabyles et un animal têtu (note personnelle).

• Dans la variante tamazight de Figuig : Azwaw pl. Izwawen désigne un Kabyle, c’est-à-dire un homme originaire de la région kabyle actuelle.6

• Dans cette même variante : on trouve l’expression Ajerdal azwaw, désignant un pantalon ample aux jambes très courtes, semblable à un pagne. Ce terme s’oppose à Ajerdal aɛrab, qui désigne un pantalon ample aux jambes longues. Ici, Azwaw semble faire référence à un type de vêtement caractéristique des Kabyles, ou du moins associé à eux.

À ces exemples, nous pouvons ajouter un élément qui semble confirmer l’ancienneté du terme. En effet, une inscription libyque trouvée en Kabylie nous dévoile le mot ou prénom ZWW(5). 7Ce mot apparaît aux côtés d’une représentation de cavalier du type de la stèle d’Abizar.

Bien que rien ne permette d’affirmer avec certitude qu’il s’agisse de Azwaw sous sa forme actuelle, la ressemblance suggère une probable parenté entre ces termes. Cela pourrait indiquer que Azwaw est un mot ancien, déjà en usage à l’époque préislamique, et qu’il aurait évolué au fil du temps pour prendre la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

L’ensemble de ces éléments montre que le terme Azwaw dépasse largement le cadre kabyle et qu’il possède une présence significative dans plusieurs régions.

Figure 2 & 3 : Guerrier kabyle vêtu avec ce qui pourrait s’apparenter au fameux Ajerdal azwaw.

Figure 4 : Stèle de Sidi Naamane avec l’inscription ZWW

Carte numérique de répartition des inscriptions libyques

Linguistique

Si l’on admet que le terme Azwaw est d’origine amazighe, il semblerait qu’il dérive de la racine ZW, une racine bien attestée dans l’ensemble du monde amazigh et généralement associée au vent ou à la brise.

Il est donc pertinent d’examiner les différentes formes qu’a prises cette racine dans les diverses variantes de tamazight.

  • Zewiwi; Être aéré, avoir de l’air. (Tamajeq)(6)

  • Uzzew pl. Uzzawen; Vent doux, vent frais. (Nefoussa)(6)

  • Ezwu; Être frais, devenir frais. Tazwi; Vent frais. (Ghadames)(6)

  • Ewe; Secouer l’air. Tawit pl. Tiwatin; Petit vent, brise. (Ouargla)(6)

  • Zwa; Être aéré, être éventé. Tazezwet pl. Tizezwatin; Éventail (Mzab)(6)

  • Azwu pl. Izwaten; Vent, vide, néant. Tazwutt pl. Tizwutin; Tourbillon, tornade (Maroc central)(6)8

  • Azuzwu; Brise. (Chleuh)(6)

  • Azuzwu; Fraîcheur de l’après-midi, vent frais, brise. Taẓwawaṭ pl. Tiẓwawaḍin; Ouragan, tempête. Azawiw; Vent puissant. Azawzaw; Souffle, âme, vie. (Kabyle)(6)(7)9

  • Iǧuwu pl. Aǧawan; Brise. (Zenaga)(6)

  • Zwu; Ventiller. Azway; Ventillation, ventage, rythme, cadence. (Figuig)

Le mot Azwaw semble pouvoir se rattacher à une racine ZW/ZW/W, où le pourrait être un phonème d’origine expressive. Cette racine dans l’ensemble du monde amazigh est généralement associée au vent. Un autre terme en tamazight, Au, désigne également le vent, mais possède en kabyle un sens plus large, signifiant aussi « pouvoir » ou « don surnaturel ».

En kabyle, on dit “deg-s aḍu n Ayt lxir” (litt. : “Il est habité par le vent des gens dépositaires de pouvoirs surnaturels”), pour exprimer qu’une personne est dotée de facultés particulières, qu’il s’agisse de voyance, de capacité sortant de l’ordinaire, de sagesse ou d’une forme de pureté morale(8). 10 Le terme Aḍu peut aussi désigner directement un esprit inspirant(9). 11Cela montre que, dans la conception kabyle, la notion de vent est intimement liée à celle du monde invisible et des forces spirituelles.

La racine ZW et ses dérivés, comme Azuzwu et Azawiw, ont un équivalent d’origine arabe en Abeḥri, signifiant « brise, vent doux ». Mais c’est surtout son pluriel, Ibeḥriyen, qui apporte un éclairage important sur Azwaw et son pluriel Izwawen. En effet, Ibeḥriyen ne désigne plus des vents, mais des gardiens, des saints et des esprits par lesquels on jure et que l’on visite en pèlerinage dans des lieux reculés et escarpés(10).12 Ce sens rejoint celui d’Aḍu, mais aussi celui de Azawzaw, qui semble signifier « âme, souffle ».

L’association entre vent, esprit et sainteté se retrouve dans plusieurs concepts kabyles, confirmant que ces notions sont interconnectées. Un élément intéressant est relevé dans une expression que nous avons relevé auprès d’une femme du village de Ccerfa n Bahlul (région de Iɛeẓẓugen).

Dans la cosmologie traditionnelle kabyle, le destin du monde est débattu au sein de grandes assemblées d’êtres invisibles : anges aimés de Dieu, ancêtres célèbres pour leurs exploits, fous bénis, grands chasseurs ou encore des esprits protecteurs de certains lieux.13

Cette assemblée porte plusieurs noms en kabyle, le plus connu étant Agraw n Leɣwat Assemblée des puissances protectrices »). Or, une autre appellation, transmise par cette femme, est Agraw n Izwawen. Ici, Azwaw semble clairement désigner un Lɣut (une puissance spirituelle), ce qui conforte l’idée d’un lien profond entre ce terme et le monde invisible.

Il est donc plausible qu’Azwaw ait autrefois désigné un personnage exceptionnel, doté de pouvoirs surnaturels ou de dons hors du commun, à l’instar des Awliya, Iderwicen, Iɛebbwajen ou Bab n Lfal, Imserḥen.14 15 16 On retrouve des figures similaires dans le Haut Atlas et l’Anti- Atlas, sous les noms de Ineflas ou Imezwaren, personnage à caractère magique héréditaire ou saints bénéficiant d’un statut particulier de par ses actes et pouvant être associés aux forces protectrices invisibles.

Conclusion

Nous posons ici l’hypothèse qu’Azwaw n’est pas un dérivé direct de l’arabe Zawāwa, ce dernier pouvant lui-même être issu de Agawaw (hypothèse que nous ne contestons pas). En revanche, Azwaw pourrait être un terme bien plus ancien, enraciné dans les croyances spirituelles amazighes, et ayant à l’origine désigné un être exceptionnel, une figure investie d’un pouvoir protecteur ou mystique.

L’analyse linguistique et ethnographique effectuée ci dessus du terme suggère que Azwaw est lié à des notions de vent, de souffle et d’esprit, qui, dans la culture amazighe, sont souvent associées aux forces invisibles et aux puissances surnaturelles. Le parallèle avec Aḍu, qui en kabyle désigne à la fois le vent et une force surnaturelle, renforce cette hypothèse. De plus, la connexion avec des termes comme Azawzaw âme, souffle ») et Ibeḥriyen (d’abord « vents », puis « esprits » ou « saints ») montre que ces concepts étaient intimement liés dans la vision du monde amazighe.

Si l’on accepte cette perspective, il est possible qu’Azwaw ait été, à une époque antérieure, un titre honorifique ou un qualificatif attribué à des individus considérés comme investis d’une force spirituelle particulière, qu’il s’agisse de sages, de guerriers ou de protecteurs de leur communauté. Cette hypothèse trouve un écho dans l’appellation Agraw n Izwawen, mentionnée dans la cosmologie traditionnelle kabyle, où Azwaw semble désigner un être d’exception siégeant dans l’assemblée des forces invisibles.

Ainsi, au-delà de son usage contemporain comme prénom kabyle à valeur méliorative, Azwaw pourrait être un vestige d’une conception ancienne où certaines figures, dotées de dons particuliers, occupaient une place importante dans la société et la spiritualité amazighes. Cette piste mérite d’être explorée plus en profondeur, notamment à travers une étude comparative avec d’autres figures amazighes investies de pouvoirs similaires, comme les Imseren, Iɛebbwajen, Leɣwat, Ineflas, ou Imezwaren.

Pour citer cet article

Yani Ammar, « Onomastique du nom Azwaw, Izwawen », Société d’Histoire Nord-Africaine (SHNA), 2025

Bibliographie


  1. Dallet, Jean-Marie. Dictionnaire kabyle-français. SELAF, 1982, p. 1034. ↩︎

  2. Lanfry, Jacques. Les Zwawa (Igawawen) d’Algérie centrale : essai onomastique et ethnographique. SELAF, 1973. ↩︎

  3. Brugnatelli, Vermondo. À propos d’Amazigh et Tamazight. In Libellules arabes, sémitiques, italiennes, berbères. Éditions L’Harmattan, p. 665. ↩︎

  4. Reclus, Élysée. Nouvelle géographie universelle : La Terre et les hommes. Vol. XI, Hachette, 1886, p. 56. ↩︎

  5. El Arifi, Samir. Dictionnaire de l’Atlas blidéen. Éditions ANEP, 2007, p. 553. ↩︎

  6. Benamara, Hassane. Dictionnaire amazighe-français, parler de Figuig et ses régions. Éditions L’Harmattan, 2010, p. 176 et 53. ↩︎

  7. Aït Ali Yahia, Samia. Étude descriptive des inscriptions libyques de la Grande Kabylie. Université d’Alger, 1996, p. 122. ↩︎

  8. Haddadou, Mohand Akli. Dictionnaire des racines berbères communes. Éditions INALCO, 2006, p. 244. ↩︎

  9. Garaoun, Massinissa. Le parler kabyle tasahlite des Aït Segoual. Melbou & Ziama Mansouriah, 2018, p. 73 et 83. ↩︎

  10. Rabdi, Larbi. Dictionnaire kabyle-français, Parler de ma mère et de mon entourage. Éditions Dar El Gharb, 2004, p. 2092. ↩︎

  11. Quelques rites kabyles, Étude de Documentation Berbère, 1935, p. 35. ↩︎

  12. Dallet, Jean-Marie. Dictionnaire kabyle-français. SELAF, 1982, p. 18. ↩︎

  13. Dallet, Jean-Marie. Mystagogie kabyle. SELAF, 1987. ↩︎

  14. Servier, Jean. Les portes de l’année. Éditions Gallimard, 1962. ↩︎

  15. Servier, Jean. Exemple d’organisation tribale en Kabylie. CNRS, 1955. ↩︎

  16. Yacine, Tassadit. L’izli ou l’amour chanté en kabyle : Autres contributions de Pierre Bourdieu. Éditions La Découverte, 1987, p. 46 ↩︎